L’apocalypse, c’est chic !

Le pire est toujours sûr. Et à en croire la pensée dominante du moment, nous allons tous mourir dans d’atroces souffrances. On schématise à peine mais il faut regarder ces vidéos des milliers et milliers de fois partagées ou « RTisées ». Ainsi celle émanant de France Info, un média public, au demeurant crédible, qui dans une de ces productions tellement en vogue, sous-titrées, en plein écran (elles ont le mérite de satisfaire à la fois les malentendants et les mal voyants vu la taille des caractères), nous décrit une étude de la NASA (!) expliquant doctement comment les civilisations disparaissent, et donc comment la nôtre va à coup sûr s’éteindre dans quelques dizaines d’années tout au plus. L’inégale répartition des richesses jointe au dérèglement climatique et à l’épuisement des ressources auront fatalement raison de nous, pauvres humains. Enfin non, nous ne sommes pas si à plaindre que cela, parce que nous sommes évidemment responsables de notre perte du fait de notre inconséquence et de notre égoïsme congénital. Bref, on va disparaître et c’est bien fait pour nous ! On a du mal à comprendre comment la NASA qui construit fusées et navettes spatiales a une quelconque légitimité à nous donner des cours assez confus d’économie, d’histoire et de prospective. Mais France Info a l’air de comprendre et le public de suivre. Forcément c’est alarmiste, donc crédible et « scientifique ».

Autre vidéo, celle de Brut – le nouvel organe semi-officiel du prêt à penser prémâché – qui donne la parole au ci-devant astrophysicien Aurélien Barrau à l’initiative d’un « appel de 200 personnalités pour sauver la planète ». Un peu caché par des caractères toujours aussi gros et colorés le monsieur se fait péremptoire et virulent. Coiffure à la Jimmy Page, il assène des sentences définitives : « un génocide contre la vie est en cours », « il faut que nos dirigeants nous sauvent, c’est leur fonction », « nous ne pouvons accorder notre confiance à un pouvoir politique qui ne ferait pas de l’écologie sa priorité, car il nierait la vie », « je pense qu’il faut des mesures radicales et coercitives », « il faut s’opposer à un peu de liberté, à un peu de notre confort pour sauvegarder la vie et le monde ce qui n’est pas rien ».

Alors comment nier la réalité de ce constat, surtout qu’il émane d’un scientifique sachant a priori de quoi est faite une planète et à quel point elle est fragile. Certes ! Mais au-delà du bilan, il est un peu facile de tomber dans le « y a qu’à/faut qu’on », car le savant se garde bien de nous indiquer quelles « mesures radicales et coercitives » il appellerait de ces vœux. L’augmentation dissuasive du prix des carburants les plus polluants ? Tiens c’est exactement ce qui est mis en place en ce moment et des pétitions, non pas de 200 personnalités mais signées par des dizaines de milliers de quidams, sont actuellement en circulation pour s’en plaindre et réclamer leur abrogation. On est même parfois au bord de la jacquerie ! Comment en vouloir à des gens modestes de ne pas pouvoir joindre les deux bouts, ici et maintenant, sans penser d’abord à sauver la planète demain ?

Quelles autres mesures ce monsieur appellerait-il de ces vœux ? La fermeture de Total, grand pollueur devant l’éternel, avec ses plus de 100 000 salariés dans le monde ? La diminution de 50% au moins de la consommation d’électricité pour se mettre au niveau des capacités de production non carbonée et non nucléaire ? On ne saurait trop recommander à notre astrophysicien de lire ou relire l’indispensable petit livre classique de Max Weber, le Savant et le Politique. Il y comprendra peut-être que la noblesse du politique est de prendre des décisions ménageant des intérêts divergents selon une éthique de responsabilité, quand le savant peut s’offrir le luxe de n’agir que selon une éthique de conviction, finalement bien commode. On gagnerait peut-être à expliquer ça de temps en temps à des citoyens qui ont du mal à percevoir leurs propres contradictions.

Autre argument souvent avancé par nos prophètes de l’apocalypse, il faudrait « changer de système » pour sauver la planète. On l’a tellement entendu qu’il nous paraît frappé au coin du bon sens. Sauf que non ! D’une part, on peut difficilement clamer que nous sommes en danger de mort et perdre notre temps à faire la révolution, inventer un nouveau système sans être bien sûr de sa pertinence, en tester éventuellement plusieurs à tâtons. Robespierre aurait encore sa tête sur les épaules que la planète aurait disparu depuis un moment.

D’autre part, contrairement aux apparences, l’économie de marché peut-être d’une redoutable efficacité quand des dirigeants dignes de ce nom parviennent à l’orienter dans des directions conformes à l’intérêt général. La reconstruction d’après-guerres, la faim dans le monde, la baisse drastique de la mortalité infantile, l’émergence d’une société de l’information, le fonctionnement d’un Etat-providence assez généreux : tous ces défis ont été relevés grâce à ce « système » tant décrié. Même si cela a induit également bien sûr des excès que nous sommes en train de payer : surconsommation des richesses naturelles, productions intensives polluantes…

Nous étions fin septembre à New York pour une conférence du World Economic Forum. Un des ateliers réunissait les ministres de l’Environnement d’Indonésie, du Canada et du Royaume-Uni et des dirigeants de Pepsico et de Dow Chemical, entreprises sans doute honnies par nos prophètes de l’apocalypse. Ils annonçaient ensemble la conclusion d’un « Global Plastic Action Partnership » qui vise à réduire de manière contraignante et radicale l’utilisation de matière plastique dans les 5 ans. C’est plus ou moins utile que de sauter comme un cabri en maudissant le « système » ?

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