Créer ce que l’on craint

« Ah le 5 décembre ma bonne dame, le 5 décembre ça va être l’enfer ! Et encore le 5 décembre passe encore, mais le 6, le 7, le 8 et, je vous le dis, on peut craindre le pire jusqu’à Noël, au moins ».

Voilà en substance ce que l’on entend deci delà dans les transports en commun, les cafés, les cantines, chez les commerçants, à peu près partout. Les Français sont lancés à fond dans le rôle qu’ils adorent collectivement interpréter : celui d’oiseau de mauvais augure. Pour eux, c’est certain, le pire est toujours sûr. Comme en plus, les médias et les réseaux sociaux – qui est la poule qui est l’œuf ? – s’en donnent aussi à cœur joie pour rivaliser de catastrophisme, tout le monde tente consciemment ou inconsciemment d’aboutir à une prophétie auto-réalisatrice. Ce pays ne peut s’empêcher d’essayer de créer très exactement ce qu’il craint. La perspective du chaos est tellement tentante : des histoires à raconter, des spectacles à monter en épingle, des directs sans fin à réaliser.

Ce pauvre syndicaliste étudiant s’est immolé par le feu : c’est sûr les universités vont rejoindre le mécontentement général ; de sources multiples, concordantes et fiables, on sait que le gouvernement est terrorisé par cette perspective. Un syndicat de policiers menace de se joindre à la protestation de la SNCF et de la RATP, voire de l’Éducation nationale : pour sûr la chienlit va gagner le pays, ça en prend bel et bien le chemin ! Les gilets jaunes célèbrent assez piteusement le premier anniversaire de leur « mouvement ». Au lieu de convenir qu’ils ne sont à l’évidence plus que groupusculaires, on préfère constater qu’ils sont encore là, la preuve ils ont brûlé quelques cageots, détruit une banque et une ou deux voitures Place d’Italie, les images sont formelles. Je détruis donc je suis.

Et la plupart des commentateurs, même les plus policés, empruntent sans même s’en rendre compte à la vulgate militante la plus éculée en envisageant sans aucune distanciation cette fameuse « convergences des luttes », que, tel le Dahu, on essaye de débusquer chaque année dès qu’un « mouvement social » pointe le bout de ses pancartes. Il est vrai que nous vivons dans un pays qui a connu presqu’autant de pseudo-révolutions dans son histoire qu’il ne produit de fromages.

Voilà pour l’ambiance générale depuis quelques semaines. Pourtant il n’est pas interdit de s’extraire de ce bourrage de crâne et d’essayer de prendre un petit peu de recul.

Tout d’abord qui se souvient des « luttes » précédentes, notamment dans les transports ? Alors oui, l’an dernier, l’abandon du statut spécifique des agents de la SNCF a suscité des grèves à répétition avec un calendrier établi bien à l’avance et suivi à la lettre. Mais rétrospectivement, les dégâts pour l’économie française semblent avoir été assez limitées et même les désagréments que nous avons tous plus ou moins subis n’ont rien à voir avec les souvenirs lointains, mais marquants de 1995. Et pour cause, le pouvoir de nuisance des grèves dans les transports s’est considérablement atténué. La conjonction du télétravail, du covoiturage, des vélos et trottinettes en libre-service, des RTT à poser, sans oublier certaines lignes automatiques permet aux masses laborieuses de ce pays de s’adapter à des situations de blocage, même si elles perdurent quelque temps. Et, in fine, le non-paiement effectif des jours de grève devenu une règle depuis une dizaine d’années finit quand même par refroidir les ardeurs des plus radicaux, malgré les « cagnottes » diverses et variées constituées pour les besoins de la cause.

Sur le fond ensuite, qui peut nier la nécessité de réformer notre système de retraite par répartition pour le sauvegarder, à part une coalition hétéroclite d’extrémistes opposés par principe à tout ou presque ? On serait bien incapable de disserter sur la réforme en cours, mais il semble bien que la mise en place d’un système par points ait l’immense avantage d’instaurer une véritable égalité de traitement entre les « travailleurs » quel que soit leur statut, et de mettre en place une réelle continuité dans des parcours professionnels qui seront de plus en plus diversifiés. Drôle de pays si profondément attaché à l’égalité, qu’il rejetterait une réforme dont c’est pour une fois, la véritable ambition. Du reste, la CFDT, premier syndicat du secteur privé est favorable au principe de cette réforme même s’il reste naturellement vigilant sur ses modalités d’application. Et surtout drôle de pays qui se bloquerait avant même que le projet de réforme soit rendu public, encore moins adopté en conseil des ministres et très loin d’être présenté au parlement ! Alors on sait très bien que les forces vives de ce pays sont incapables de se mettre autour d’une table pour négocier des compromis acceptables par toutes les parties en présence, ne rêvons pas. Mais il n’est pas interdit d’espérer que la raison triomphe une fois que chacun aura tenté de montrer ses muscles.

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