La société du spectacle

Les Gilets jaunes sèment le chaos

Ca y est, nous y sommes ! Guy Debord doit kiffer dans sa tombe : la société du spectacle est instaurée. Samedi 1 er décembre 2018, 5 500 manifestants à Paris (allez 7 000 !), dont une grosse moitié de casseurs essentiellement d’ultra droite, d’ultra gauche ou d’ultra violence, peu importe, mobilisent toutes les chaînes de télé, toutes les radios et tous les directs des journaux en ligne. Ils n’ont jamais eu une telle audience potentielle, donc ils s’en donnent à coeur joie, cassent, brûlent, taguent. La représentation a duré toute la journée. Les images sont terribles, magnétiques et désespérantes à la fois. Et tout le monde ne parle que de ça ! Les médias internationaux sont abasourdis, même si on voit, de ci de là (Belgique, Pays-Bas, etc.) des signes encore légers de contagion.

Dans le même temps, on nous dit que le mouvement des Gilets jaunes est soutenu par 85% des Français, mais ce mouvement voit son nombre de participants clairement fondre de semaine en semaine. Là aussi, prenons des chiffres officiels, admettons qu’ils doivent être, comme toujours, sous-estimés, mais c’est la tendance et la (faible) proportion qui comptent : 282 000 le 17 novembre, 166 000 le 24 novembre, 136 000 le 1 er décembre. Même la CGT, pourtant en perte de vitesse, est parvenue à faire bien mieux lors de ses derniers combats perdus (lois travail, réforme de la SNCF, etc.).

Et cette espèce d’étrange collusion entre médias en veine de spectacle, ou d’histoires à raconter, et manifestants clairsemés prend des proportions surréalistes. Ainsi le très sérieux Monde doit bien nourrir son fil de direct en ligne prévu pour durer toute la journée. Et ça donne ce récit : « A Lille, la manifestation des « Gilets jaunes » a débuté à 14 h 30 sous le crachin et dans le froid. Et pourtant, la foule est nombreuse et plus en colère que jamais. Un bon millier de personnes, jeunes, retraités, venus parfois en famille avec des enfants, parcourent les rues du centre-ville. L’ambiance est calme ». Alors donc 1000 personnes pour une agglomération comme Lille constitue, une « foule nombreuse » et celle-ci, sans doute par le pouvoir magique du gilet jaune qu’elle arbore, est à la fois « en colère mais calme ». Magique !

La semaine prochaine, on nous dira que 100% des Français ne soutiennent… plus rien du tout, mais que la situation est néanmoins apocalyptique ! Ce pays a un véritable génie national : nous sommes les premiers à inventer l’insurrection virtuelle. Les dégâts matériels, sur l’économie et l’image de ce même pays, sont eux bien réels. C’est chouette, les gilets jaunes fondus de bagnole finissent par aboutir au résultat que les écolos les plus radicaux ne voyaient plus venir : la décroissance qui va finir pour le coup par appauvrir encore plus… les gilets jaunes et une bonne partie des Français. Chapeau les artistes !

Mais, au-delà des sarcasmes qui servent surtout à masquer un dépit mêlé d’inquiétude, cette jacquerie – qu’on annonçait ici-même bien avant qu’on parle de gilets jaunes ( L’apocalypse c’est chic ) a des causes bien réelles. On ne va pas verser dans l’analyse macroéconomique. On en serait bien incapable. Restons au contraire sur le terrain des médias et de la communication. Il est entendu que la cause profonde de ce mouvement réside dans la croissance bien trop faible des rémunérations des ménages français moyens et modestes depuis une bonne dizaine d’années, tandis que leurs dépenses contraintes ont, dans le même temps, flambé.

Or ce président et ce gouvernement ont pris une mesure qui, avant même que la colère ne s’exprime, prenait ce problème de fond à bras le corps. En tant que (petit) chef d’entreprise, on a la charge chaque mois de faire les virements de salaires. Depuis le début de l’année, et plus encore depuis octobre on constate que nos salariés bénéficient de 33 à 90 euros par mois de rémunération en plus. Et ce grâce à la baisse des charges salariales d’assurance chômage et maladie. 400 à 1 000 euros de hausse de salaire en rythme annuel, c’est loin d’être négligeable.

Qui le sait ? Qui en parle ? Qui s’en félicite ? Personne. Car ce gouvernement s’est montré absolument incapable de faire le service après-vente d’une mesure pour une fois pourtant bien adaptée à cette question de fond. Il est vrai qu’une information positive, complexe et non manichéenne a du mal à rentrer dans la programmation de la société du spectacle. Cela dit, on peut constater que les figures de proue des Gilets jaunes sont rarement des salariés, plutôt des micro-entrepreneurs ou des retraités (qui ont subi l’augmentation de la CSG finançant la baisse des charges salariales). Et si trouver les moyens, qu’eux aussi, voient leur revenu progresser dans les mêmes proportions n’était pas une des clés d’un règlement possible de cette crise ?

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