La guerre des âges

Ça part complètement en vrille. Entre le Coronavirus, la soirée des Césars et le psychodrame des Retraites, ce pays, ce continent, cette planète vivent dans la tension permanente. L’heure est à l’activisme enfiévré, aux positions affirmées, voire radicales, à l’emporte-pièce militant. Celui qui essaye d’introduire de la nuance est vite ostracisé comme un collabo, un social-traître, un renégat.

Comme si deux camps irréconciliables se faisaient face.

Prenons le cas Polanski. Désolé d’y revenir. Le cinéaste a 86 ans. Il est en liberté. Il continue de faire des films. Son J’Accuse est un film précis, digne, dépouillé qui fait réfléchir. Son comportement dans les années 70 est certainement criminel et immoral. Il est erroné de dire qu’il s’est soustrait à la justice californienne dans la mesure où c’est le juge qui, pour des raisons électoralistes, est revenu sur un accord conclu avec la victime. Cette dernière, justement, explique depuis des années qu’elle a pardonné au cinéaste, que malgré la violence et l’humiliation de ce moment, elle est passée à autre chose, ce qui ne l’a pas empêché de faire condamner Polanski, dont elle a accepté les excuses, au civil deux ou trois décennies plus tard. Elle ne comprend pas qu’on continue à s’acharner sur lui aujourd’hui. D’autres femmes ont accusé le cinéaste de viol commis dans ces années-là, dont une tout récemment, mais il y a bien entendu prescription et ces affaires ne pourront être jugées si tant est que leurs victimes en aient eu le souhait. J’Accuse a obtenu le César de la meilleure réalisation. Foresti, Haenel, Sciamma, puis Despentes se sont aussitôt lâchées dans une indignation d’une radicalité et d’un mépris sans précédent. Ces prises de position ont été soutenues avec un enthousiasme rageur sur les réseaux sociaux par les plus jeunes quasi-unanimes, accompagnés assez bizarrement par trois ministres dont celui de la Culture qui regrette ouvertement le prix décerné à J’Accuse. A l’inverse, des personnalités plus expérimentées comme Fanny Ardant (harcelée depuis de manière ignoble sur les réseaux sociaux), Lambert Wilson ou Isabelle Huppert suivies par une bonne partie de l’opinion quadra, quinqua et plus (Alexandra Lamy ou Juliette Binoche font néanmoins exception), ont soutenu le cinéaste d’origine polonaise. Tout se passe comme si deux camps irréconciliables se faisaient face. On a beau citer la parole incontestable et apaisée de la victime, décrire l’état d’esprit fondamentalement différent des années 70 qui n’excuse pas, mais peut expliquer, disserter sur la différence classique entre l’œuvre – en l’espèce quelques chefs d’œuvre indéniables comme Le Bal des Vampires, Tess ou le Pianiste – et l’auteur, rien n’y fait. Le banc de piranhas virtuels mené par des passionarias intraitables au point de franchir avec courage – non pas le Rubicon, mais le trajet Pleyel/Fouquet’s avec quelques minutes d’avance – emporte tout sur son passage, Polanski bien sûr, les mâles caciques décatis du cinéma français évidemment, et au-delà, tous les dominants de cette société ignoblement inégalitaire.

La réalité n’est jamais binaire

On pensait que la fracture “millennials/boomers” sentait bien le bullshit « socio-cu ». On commence à se dire que l’affaire est sérieuse et que l’on se prépare dans le meilleur des cas à de féroces joutes verbales ou « postées » et dans le pire à subir soi-même lynchage et violences virtuelles. Mais on ne peut pas s’empêcher aussi de pécher par optimisme. Expliquer inlassablement l’art de la controverse ; démontrer envers et contre tout que la réalité n’est jamais binaire ; défendre le dialogue respectueux et constructif plutôt que l’invective et la lapidation collectives : il n’est pas d’excès qui ne soit soluble dans une pédagogie déterminée. Force est de reconnaître cependant qu’il y a du boulot pour tuer dans l’œuf cette guerre des âges naissante et terrifiante.

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