La petitesse des Grands

Pour nous, ça a toutes les apparences de la routine. Une tour de La Défense au petit matin. On se prépare à passer la journée dans les locaux d’une très grande multinationale bien de chez nous. Le patron d’une des grandes divisions doit répondre en direct aux questions des milliers de salariés qu’il a sous sa responsabilité, deux fois dans la journée pendant une heure. Comme le plus souvent, la bande passante du réseau interne ne permet pas de diffuser une vidéo en direct sur les PC des collaborateurs, l’échange aura donc lieu sous forme d’un « chat texte » avec juste un reportage photo en direct pour authentifier la présence en personne du big boss.

Malgré sa prépa dans un lycée très bourgeois du XVIème et son diplôme d’une grande business school, le patron n’a pas le profil habituel d’un cacique du Cac 40. On nous l’a présenté comme plutôt agréable. Lors de la session du matin de 9h à 10h, il fait pourtant service minimum de l’empathie. On saisit sous sa dictée ses réponses. « Coconstruire », « agilité », « les équipes » : le sabir managérial habituel est de rigueur en un tout petit peu plus littéraire que d’habitude quand même. Les « merci », « je vous en prie », « pardon » sont en revanche rarissimes, mais rien de bien méchant.

A la session de 15h en revanche, l’ambiance change, le monsieur a l’air tendu. Non seulement il a 5 minutes de retard, ce qui n’est pas très respectueux pour les collaborateurs ponctuels derrière leur écran, mais il aggrave son cas en se servant tranquillement un café et en le buvant à petites lampées. Puis il reprend sa place et commence à répondre aux questions. Son mot d’introduction est laconique, on lui demande juste de le confirmer. Il le fait avec mauvaise grâce. Sa réponse suivante est curieuse, on lui demande de répéter. Il rétorque : « ah si je dois répéter à chaque fois, ça ne va pas le faire ». On a très envie de lui tendre l’ordinateur et de lui dire : « si vous n’êtes pas content, tapez vous même, ça devrait être dans vos cordes ». Mais on est professionnel et on se contente donc de serrer les dents. Quelques minutes plus tard, il dicte : « Le PDG nous a bien aidés ». Puis s’emporte : « sans « s » voyons ! ». Nous : « euh si, il y a un « s » ». Lui condescendant, limite méprisant : « mais non voyons il n’y a pas de « s » à « aidés » ». Nous fataliste (et intérieurement excédé) : « bon écoutez, si vous voulez, il n’y a pas de « s » … -et dans notre barbe- …Après tout, c’est sous votre nom que vous vous exprimez ».

On ne sait pas trop comment interpréter cet incident anecdotique mais tout de même très révélateur. Qu’est ce qu’il y a de plus grave ? Qu’un très grand patron ne connaisse pas une règle de syntaxe de niveau CM2 ? Qu’il persiste dans l’erreur quand on la lui signale ? Ou que ses deux collaborateurs présents dans la salle ne soient pas capables de le lui faire entendre raison et de lui éviter de faire une faute de très mauvais effet ? Les conséquences en l’espèce ne sont pas dramatiques, mais on n’ose imaginer quand il s’agit de prendre une décision importante qui engage beaucoup d’argent ou a des conséquences sur la vie de nombreux salariés. Si personne n’est capable de contredire son dirigeant, on peut être inquiet sur la gouvernance de cette division.

Au-delà de ce cas particulier, on peut s’interroger sur la fameuse arrogance des cadres dirigeants de ce pays. C’est notre lot quotidien de les fréquenter. Et, honnêtement, on est dans l’ensemble plutôt agréablement surpris par leur convivialité et leur attention à notre égard même si beaucoup d’entre eux ne sont pas non plus d’une chaleur excessive. Cette exception est donc d’autant plus surprenante et décevante que le profil du patron en question est plutôt atypique. Cela dit, on s’en remettra. On a fait la facture de nos prestations et on a constaté que le prix de notre amour propre et de notre self-control était au final plutôt élevé. Et ça va déjà beaucoup mieux !

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