L’honneur perdu du service public

Tout de suite une mise au point, on est tout sauf un pourfendeur des agents et de l’argent publics façon Agnès Verdier-Molinier, Le Point ou Capital. Bien au contraire, on se sent très attaché au Service Public avec des majuscules s’il vous plaît. Fils d’un fonctionnaire des Affaires étrangères et d’une enseignante à l’école puis à domicile on a été baigné dans le respect de l’État, de la chose publique et de l’intérêt général. On a soi-même suivi la voie royale de la haute fonction publique, en cirant les bancs de la section Service Public (Affaires Publiques aujourd’hui) de la rue Saint-Guillaume, l’antichambre de l’ENA. Et si on n’a pas été jusqu’à passer ce concours, c’est bien plus par une forte lassitude du bachotage que par un rejet viscéral d’une vocation. Et par la suite Canalchat a eu l’occasion d’accompagner des administrations publiques sur de longues périodes : recrutement de l’Armée de Terre ou de la Police nationale, campagnes du Service d’information du Gouvernement, communication du ministère de l’Éducation nationale… Et aujourd’hui encore, il nous arrive de travailler pour des autorités administratives indépendantes ou des collectivités locales.

C’est peut-être même du fait justement de cet attachement à la chose publique que l’on ne peut que déplorer ce constat accablant : la crise du Covid 19 a souligné la faillite morale de la plupart des services publics à la française.  Quelques exemples accablants :

La Poste a eu pour premier réflexe dès le lendemain du confinement de fermer la plupart de ses bureaux et de suspendre la distribution du courrier avant de la rétablir ensuite… deux jours par semaine. Et l’on attend toujours le retour à la normale. Mermoz a dû s’étouffer dans sa tombe !

Pôle Emploi, les agences ont été fermées jusqu’au 18 mai (pourquoi pas le 11 ?) et elles ne sont ouvertes que sur rendez-vous. On imagine l’insécurité et même la détresse des chômeurs peu familiarisés avec les outils numériques livrés à eux-mêmes dans une période si anxiogène tant pour gérer leur indemnisation que leur recherche d’emploi.

Les transports publics SNCF et RATP. Si pendant le confinement, l’offre de transport a naturellement été réduite, on a du mal à comprendre pourquoi depuis le 11 mai elle n’est pas redevenue normale. Pourquoi, en particulier, 60 (!) stations de métro, et pas des moindres restent fermés ? On nous indique contre toute logique que c’est pour éviter les attroupements, on imagine plutôt que c’est par manque de personnel volontaire. Du reste la RATP le confirme à demi-mot. Elle murmure qu’autour de 8 000 agents sont en arrêt maladie ou en garde d’enfants sur un effectif total de 46 000, ce qui est tout de même incompréhensible.

Les services à domicile aux personnes âgées assurés habituellement par les mairies ont été suspendus pour la plupart sine die dès le début du confinement et n’ont toujours pas été rétablies. Plutôt s‘abstenir de s’acquitter d’une mission pourtant fondamentale que de prendre le moindre risque d’être mis en cause sur le plan sanitaire. Sans parler là aussi de l’absentéisme d’une grande partie du personnel.

L’Éducation nationale enfin. Comme souvent un, très grand nombre d’enseignants volontaires pour s’occuper des enfants de salariés indispensables pendant le confinement ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Dans le même ordre d’idée, un nombre non négligeable d’entre eux ont su gérer la « continuité pédagogique » en assurant un enseignement numérique à distance sans compter leurs heures. Mais cette somme d’efforts individuels remarquables ont, comme souvent, été masqués par les prises de position systématiquement négatives et craintives – pour ne pas dire lâches – des syndicats enseignants tant sur la classe à la maison que sur la réouverture des écoles à partir du 11 mai, certains allant jusqu’à recommander aux parents de renoncer à renvoyer leurs enfants à l’école, la négation même de leur mission ! Et là aussi l’absentéisme semble pour le moins important, encore à ce jour.

Alors certes, il y a bien le contre-exemple on ne peut plus brillant des soignants qui ont été admirables. Mais ce dévouement, ce désintéressement, cet engagement sont bien plus consubstantiels à la vocation des métiers de santé qu’au caractère privé ou public des structures dans lesquels le personnel évolue.

Autres contre-exemples : l’énergie, la distribution de l’eau ou les télécommunications qui ont très bien fonctionné pendant le confinement. Mais dans ces secteurs cela fait bien longtemps que les missions d’intérêt général sont assurées par des structures privées.

Pourquoi donc une telle faillite morale des principaux services publics alors que les caissiè(re)s, routiers, manutentionnaires, éboueurs, personnels des banques… ont eux assuré leurs missions presque normalement ?

C’est sans doute l’aboutissement d’un lent et long processus de décomposition. A l’origine les statuts particuliers des fonctionnaires ou des agents des services publics, et en particulier la sécurité de l’emploi, étaient la contrepartie naturelle de certaines sujétions et du dévouement exigées par l’exercice de missions de service du public. Depuis une trentaine d’années cette logique s’est progressivement inversée. Et la sécurité de l’emploi est au contraire devenu un élément de rapport de force permettant de défendre ses intérêts corporatistes face aux velléités de réforme des pouvoirs publics quelles que soient leurs orientations politiques depuis le début des années 90. La persistance d’un certain jacobinisme cherchant à imposer des projets mal ficelés depuis le sommet jointe à l’absence de culture du compromis dans les corps intermédiaires et « à la base » ont conduit à un glissement progressif vers un certain immobilisme, une certaine démotivation, voire un certain découragement. Ce climat délétère s’est souvent transformé pendant cette pandémie en une véritable culture de l’abandon qui s’est traduite par, pêle-mêle, des droits de retrait peu licites, de l’absentéisme souvent peu justifiés, et un manque d’entrain manifeste à reprendre ses missions.

Il n’y a rien de plus urgent pour le « monde d’après » que de restaurer de la confiance dans les services publics.

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