L’urgence d’une nouvelle utopie

« Le rapport de force peut faire reculer ce pouvoir ». Qui a prononcé cette phrase ? Auguste Blanqui ? Maurice Thorez ? Alain Geismar ? Non, Adrien Quatennens, le député Insoumis, 27 ans aux fraises, soi-disant étoile montante du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Il s’est exprimé en début de semaine à la radio, on l’a écouté attentivement et on a dû se pincer pour y croire. On s’est cru rajeuni d’une trentaine d’années – ce qui n’est pas si désagréable – en entendant ce discours hallucinant. Le croisement entre Krasucki et Jaruzelski, la langue de bois de Jacques Duclos. Jamais vu un dinosaure aussi jeune.

Et on comprend mieux pourquoi quand à la fin d’un papier du Monde de la veille, on découvre qu’Alexis Corbière, autre figure de proue du mouvement d’opposition, pour défendre les élucubrations du patron (« la rue qui a vaincu le nazisme » !) se réclame ouvertement de la « lutte des classes et du matérialisme historique marxiste ». Ben voyons, faisons comme si 1956, 1968, Pol Pot, Gdansk, la chute du Mur, et l’écroulement du monde soviétique n’avaient jamais eu lieu. Feignons de penser que les mêmes causes – une idéologie fallacieuse – ne produiront pas les mêmes effets : le désastre totalitaire.

Cette gauche rassie là, même dans sa version édulcorée à la Jeremy Corbyn ou franchement sympathique à la Bernie Sanders, n’a aucune chance de s’imposer durablement tant elle recycle de vieilles lunes auxquelles plus personne ne peut croire que par accident ou malentendu. Elle profite ponctuellement de la déconfiture totale de la social-démocratie et plus généralement de la gauche de gouvernement qui n’ont plus rien à proposer parce qu’elles ont mis en application tout leur programme.

Il est donc urgent de trouver de nouvelles utopies si nécessaires pour aiguiller les gens raisonnables qui nous gouvernent. Ce n’est pas le rôle d’une Merkel ou même d’un Macron de faire rêver à des lendemains qui chantent. Mais ils ont besoin d’être « challengés », comme on dit sur LinkedIn, par des penseurs et des agitateurs qui voient plus loin.

L’écologie peut-être ? On est étonné de l’écho que trouve par exemple un Pierre Rabhi parmi les jeunes. Mais on peut se demander néanmoins si cette hymne à une nouvelle ascèse qui conduit à des comportements aussi disruptifs que de fermer l’eau quand on se lave les dents ou de préférer le coïtus interruptus à la pilule contraceptive, suspecte parce que chimique, soit vraiment une voie d’avenir. On a tendance à penser au contraire que ce retour à un âge d’or inexistant a toutes les apparences d’un nouveau malthusianisme réactionnaire dont les plus modestes seraient les principales victimes.

La nouvelle philanthropie d’un Bill Gates ou d’un Mark Zuckerberg alors ? Ça semble diablement efficace, mais ce n’est finalement que l’utilisation des vieilles méthodes de l’économie de marché appliquées à des causes nobles et justes. Et le second, au moins, n’est pas dénué d’immenses ambitions personnelles (et plus prosaïquement de préoccupations fiscales) qui posent question sur sa sincérité. Le nouveau scientisme d’Elon Musk et des dirigeants de Google (la nouvelle conquête spatiale, la voiture sans conducteur, le transhumanisme…) ? Très franchement, cela fait autant fantasmer que ça fout les chtons pour utiliser un langage cru, mais sincère !

Alors que reste-t-il pour nous faire vraiment rêver ? Par définition, on ne le sait peut-être pas encore. Mais on ne serait pas étonné qu’un avenir radieux vienne de la conjonction des progrès d’une éducation vraiment universelle et de la régénération de nos systèmes de gouvernement grâce aux technologies digitales. Autrement dit, si les peuples sont mieux formés et éduqués, rien ne s’oppose à ce qu’une démocratie plus directe assure un gouvernement des hommes plus harmonieux. Ya plus qu’à !

Crédit photo : ©AFP

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